vendredi 3 juin 2016

"La première étude scientifique du plus vieux costume chamanique du monde": remarques sur une pseudo-découverte récente


Reconstitution 3D d'une coiffe-ramure de Star Carr (Little et al. 2016)
En avril dernier, les médias relayaient une publication archéologique présentée comme "la première étude scientifique du plus ancien costume chamanique connu au monde". Cet article (Little et al.2016) paru dans Plos One sous la signature de 21 scientifiques britanniques et néerlandais, réexamine avec des méthodes nouvelles des matériaux archéologiques eux-mêmes connus depuis longtemps: il s'agit de 24 crânes de cerfs pourvus de leurs ramures exhumés à Star Carr, un site mésolithique britannique vieux de 11000 ans fouillé depuis 1947. Ces crânes étaient vraisemblablement utilisés comme des coiffes à en juger par les trous dans l'os qui devaient permettre d'enfiler des lanières.
Pourquoi les chasseurs-cueilleurs du mésolithique portaient-ils des ramures? Deux interprétations ont été avancées par les archéologues, inspirés par l'ethnographie des peuples chasseurs-cueilleurs du nord: il a pu s'agir d'un costume de chasse utilisé pour leurrer le gibier. Ou bien, et c'est l'hypothèse aujourd'hui dominante, ces coiffes ont pu être un élément de costume rituel: un costume de chamane. Si les archéologues préfèrent à présent cette deuxième hypothèse, c'est parce qu'ils estiment qu'une certaine continuité culturelle peut être présumée en Eurasie entre les cultures mésolithiques et les cultures de chasseurs-cueilleurs modernes. Or, disent les auteurs, l'utilisation de ramures pour la chasse est décrite en Amérique du nord, mais non en Asie du nord où les ramures sont connues pour être portées seulement par des chamanes (nous allons voir que cette information est une erreur).
La nature chamanique des coiffes est un savoir partagé que les 21 auteurs de l'article tiennent pour acquis: c'est en somme, comme dit Bruno Latour, la boîte noire sur laquelle l'étude scientifique est bâtie et qu'elle n'a pas vocation à ouvrir. L'objectif de l'article est finalement assez limité: il s'agit d'une étude de technologie utilisant les ressources de l'imagerie 3D et de l'archéologie expérimentale pour reconstituer la chaîne opératoire de production des coiffes. On y apprend que les crânes étaient en partie brûlés au cours du processus de fabrication. Quand aux ramures, elles ont été tronçonnées, les parties détachées étant utilisées par les hommes du mésolithique pour produire des outils du quotidien, comme des pointes de projectiles. Les auteurs, troublés par cette utilisation profane, remarquent qu'il devait s'agir là d'"un puissant acte physique et symbolique de mise au rebut" des coiffes chamaniques. Mais leur nature chamanique n'est pas pour autant remise en question.
Et c'est bien dommage, car les auteurs avaient là de quoi mettre à l'épreuve un postulat bien chancelant. Ce recyclage utilitaire des cranes  suffit à montrer que les hommes du mésolithique avaient avec ces objets un rapport profondément différent du chamanisme sibérien. En Sibérie, un objet chamanique ne peut pas être récupéré pour un usage profane. Les objets chamaniques hors d'usage sont abandonnés dans des lieux secrets dans la forêt qui sont ensuite évités. Les curieux sont mis en garde par les récits de cas de personnes qui, par accident, ont découvert ces objets, ont joué avec, et en sont mortes. Un homme à qui cela est arrivé récemment à Touva a, raconte-t-on, tué sa femme avant de se suicider. Bref la notion même d'objet chamanique implique que l'on ne va pas récupérer les coiffes de chamanes pour en faire des aiguilles de couture ou des porte-manteau. 

D'où vient cette certitude visiblement inébranlable des auteurs d'avoir en main des coiffes chamaniques du mésolithique? Elle tient à des informations ethnographiques incomplètes et à une absence de notion anthropologique du chamanisme. L'argument massue en faveur du caractère chamanique des coiffes de Star Carr est leur ressemblance avec la coiffe d'un chamane toungouse représenté sur une gravure d'un ouvrage de Nicolaas Witsen de 1705. On y voit un chamane portant une fourrure, des pattes d’ours, et sur la tête une coiffe faite d’une ramure de cervidé. 


Illustration de l’édition de 1705 de Noord en Oost Tartarye, ofte bondig ontwerp van eenige dier landen en volken, welke voormaels bekent zijn geweest de Nicolaas Witsen, Amsterdam, Halma

 Cette célèbre gravure a connu une popularité jamais démentie auprès des archéologues en quête de chamanisme préhistorique. Comme le rappelle Sophie de Beaune dans son excellente synthèse "Chamanisme et préhistoire. Un feuilleton à épisodes" (L'homme 1998, 38 (147): 203-219), H. Krichner, le premier, a rapproché en 1952 cette gravure du sorcier de la grotte des Trois-Frères. La gravure est ensuite republiée par Giedion en 1965, puis par Halifax en 1982, puis par Jean Clottes et David Lewis-Williams en 1991 à chaque fois pour démontrer la parenté entre sorciers de la préhistoire et chamanes sibériens. Nous la retrouvons en pleine page en position de première figure de l'article de Little et al. 2016. 
Pourquoi un tel succès alors que des centaines d'autres gravures et photographies sont disponibles pour illustrer le chamanisme sibérien? Tout simplement parce que cette gravure est la seule image d'un chamane portant une ramure de cervidé. Et pourquoi est-elle la seule? Parce qu'il s'agit d'une erreur que les illustrateurs ultérieurs n'ont pas répétée. Fragile base pour une théorie des premières pratiques religieuses humaines...
Comme je l'avais montré ailleurs, l'auteur flamand de la gravure n'a en fait jamais mis les pieds en Sibérie mais a nourri son imagination du témoignage d’un voyageur cité par Witsen: Yzbrant Ides. Ce dernier décrit ainsi le chamane toungouse: « sur ses pieds pendaient deux griffes d’ours en fer, ainsi que sur ses mains, et sur la tête se dressaient deux cornes de fer » (over zijn voeten hongen twee Yzere Beeren-klaeuwen, zoo ook over zijn handen, als ook op zijn hooft, waer van uitstaken twee Yzere hoornen).
La couronne de fer en forme de ramure, ornement chamanique bien connu à travers la Sibérie, est remplacée sous la main de l'artiste par de véritables bois de cervidé: l'effet exotique n'est-il pas plus saisissant? En tout cas, il dure jusqu'à nos jours.
Cette gravure fantaisiste est donc un document intéressant pour qui s'intéresse à l'imaginaire flamand du début du XVIIIe s. mais pas pour éclairer le chamanisme sibérien. Sans doute pourrait-on rétorquer que c'est seulement avec l'apparition du métal que des couronnes de fer sont venues orner les crânes des chamanes de Sibérie et que ces derniers devaient auparavant porter des ramures réelles. Mais c'est tenir pour acquis ce que l'on devait démontrer, à savoir qu'il existait des chamanes à l'âge de pierre, avant l'apparition du métal.

Les coiffes à cornes ou ramures trouvées dans des tombes ou sur des images rupestres ont invariablement été interprétées par des générations de chercheurs, aussi bien occidentaux que soviétiques, comme des signes certains de pratiques chamaniques. C'est ignorer le costume ancien des chasseurs-cueilleurs les plus répandus à travers la Sibérie: les Toungouses. Georgi rapporte au XVIIIe s. que les chasseurs toungouses portaient l’hiver une coiffe faite d’une tête de cervidé dont les oreilles étaient maintenues dressées et accompagnée de ses bois s’ils n’étaient pas trop volumineux (Georgi 1776, 3, 58). On en voit un exemple sur cette superbe gravure aquarellée qui reproduit avec une grande précision ethnographique les ornements vestimentaires des Toungouses et mériterait plus d'être reproduite que l'image fantaisiste de Witsen.
 
Un Toungouse. Georgi  1776.
Si étrange qu'elle puisse nous paraître, la coiffe à ramure n'est donc pas une preuve de sorcellerie ou de chamanisme. Comment trancher? L'anthropologie montre que le chamanisme est une pratique individuelle fondée sur le charisme et les talents personnels d'un individu. Cette personnalisation a pour effet que les chamanes répugnent à officier ensemble: au contraire ils mènent entre eux d'incessantes guerres invisibles qui leur causent maladies et morts. Ainsi le fait d'avoir exhumé en même site, Starr Car, 24 coiffes, représentant 90% des coiffes de ce type connues en Europe, doit être interprété comme un puissant argument en faveur du caractère non chamanique de ces objets. Jamais on n'a vu une telle réunion de chamanes, ni un tel dépôt en un lieu unique d'objets appartenant à différents chamanes. Il faut donc y voir des éléments de costumes de chasse, ou peut-être de costumes cérémoniels portés par des individus ordinaires par exemple pour des danses collectives masquées. Costume cérémoniel ou costume chamanique la nuance paraîtra peut-être bien fine. Elle est pourtant capitale. Dans une danse collective, l'accès au sacré est partagé; dans le chamanisme la communauté renonce à cet accès et en confie à un individu, le chamane, la responsabilité. L'avènement du chamanisme marque donc un changement fondamental dans le mode de division du travail cognitif des sociétés humaines. Comprendre les mécanismes de cette transition et en découvrir les traces devrait être une priorité pour la recherche anthropologique et préhistorique.


Little, Aimée, Benjamin Elliott, Chantal Conneller, Diederik Pomstra, Adrian A. Evans, Laura C. Fitton, Andrew Holland et al. "Technological Analysis of the World’s Earliest Shamanic Costume: A Multi-Scalar, Experimental Study of a Red Deer Headdress from the Early Holocene Site of Star Carr, North Yorkshire, UK." PloS one 11, no. 4 (2016): e0152136.

2 commentaires:

  1. Démonstration passionnante. A propos du petit sorcier a l'arc musical, connaissez-vous cet article : demouche (Frédéric), Ludovic Slimak & Daniel Deflandre, 1996. «Nouvelle approche de la gravure du « Petit sorcier à l’arc musical » de la grotte des Trois- Frères (Ariège). » Préhistoire et Anthropologie Médi- terranéennes 5: 35-37.

    RépondreSupprimer